GREEN BUSINESS : La Tribune.fr - 02/12/2009
La protection des forêts pour préserver le climat : un nouvel or vert ? Les réponses d'un expert
Clément CHENOST, Directeur du développement de l'ONF International, vous a répondu le 02/12/2009.
Bonjour et bienvenue sur le "tchat". Aujourd'hui nous avons le plaisir d'accueillir Clément Chenost, directeur du développement d'ONF International, qui répondra à toutes vos questions.
Bonjour. Je vous remercie de m'avoir invité ici pour parler de la forêt.
dlag : Que pensez-vous du slogan cher à l'ONF : "Produire plus tout en préservant mieux" ? Slogan d'ailleurs critiqué par des scientifiques reconnus...
Le slogan "produire plus tout en préservant mieux" est cohérent avec les engagements pris par l'ONF lors du Grenelle de l'environnement, en accord avec les associations naturalistes et les scientifiques. L'objectif est double : produire plus dans une partie des forêts afin d'utiliser plus de produits bois -dans la construction par exemple- et de bois énergie. Et dans une autre partie des forêts, renforcer les mesures de conservation dans un objectif de biodiversité. Ces deux objectifs permettent d'utiliser efficacement le secteur forestier pour lutter contre le réchauffement climatique.
jean : Quel est le rendement énergétique d'une forêt ?
Les produits bois issus de la forêt ont plusieurs rôles : bois d'oeuvre, bois de trituration et bois énergie. Les résidus issus de la gestion sylvicole permettent de produire de l'énergie en substitution aux énergies fossiles.Un hectare de forêt permet donc de produire quelques tonnes de plaquettes forestières annuelles qui auront un rôle énergétique.
Jacqout : Quelle stratégie est prévue pour la valorisation des forêts en France. Est-ce normal d'importer d'Europe du nord ou des pays de l'est du bois pour la construction ? Il faut un peu de bon sens si on veut réduire l'empreinte carbone !
La stratégie prévue pour la valorisation des forêts en France a été définie lors du récent Grenelle de l'environnement. Pour réduire l'empreinte carbone du secteur de la construction, l'objectif est d'exploiter plus les forêts françaises et d'utiliser plus de bois français en conséquence. Cela est conforme avec le slogan mentionné précédemment "produire plus tout en préservant mieux".
CO2 : On entend tout et son contraire sur les forêts. Emmettent-elles plus de CO2 qu'elles ne fabriquent de l'oxygène ? Quels sont les dangers de la déforestation ? Celel-ci gagne-t-elle du terrain (notamment en Amazonie) ?
Lors de leur croissance, les forêts, par photosynthèse, absorbent le CO2 de l'atmosphère et rejettent de l'oxygène afin de former des chaînes carbonées. A l'échelle planétaire, les forêts absorbent ainsi 30% des émissions globales de CO2. Par ailleurs, la déforestation actuelle provoquée par l'homme relargue dans l'atmosphère des quantités très importantes du CO2 qui était stocké. La déforestation est actuellement massive en Amazonie, dans le bassin du Congo et en Asie du Sud-Est. Cette déforestation provoque l'émission de 20% des émissions globales de CO2. Tous ces chiffres sont issus du Giec, consensus des scientifiques sur les causes du réchauffement climatique.
JM : les crédits CDM issus de projets agroforestiers ne sont pas actuellement éligibles pour les entreprises soumises au PNAQ. Ils ne sont admis que sur le marché de la compensation volontaire. Pourtant de nombreuses entreprises préfèreraient ce type de crédit validés par les Nations Unies, générés par des projets luttant contre la déforestation et séquestrant du CO2 (et plus communiquant). L'ONF mène-t-elle une action de lobbying auprès de l'UE à ce sujet afin de faire reconnaître ce levier ?
Tout à fait. L'ONF est associée avec les autres propriétaires forestiers publics européens au sein de l'association Eustafor. Cette association milite très activement pour l'intégration des crédits MDP forestiers au sein du système de quotas européen.
Champlots : La gestion forestière intensive, qui favorise trop souvent le développement de forêts mono-essences, n'est-elle pas contraire à la notion de développement durable ?
La gestion forestière mono-essence sur des très larges surfaces a des effets négatifs sur la biodiversité ou le cycle de l'eau, par exemple. Elle est donc en effet difficilement compatible avec la notion de développement durable. Ainsi, le mélange des espèces et celui des modes de gestion sylvicole permettent de garantir la durabilité de l'écosystème forestier et sont aujourd'hui appliqués dans les forêts françaises par l'ONF.
Timtim : Quel lien entre projets REED et prix agricoles ? L'agriculture est la première cause de déforestation (pour l'alimentation ou la production de bioénergie). Il y a donc un lien très fort entre la pression agricole (prix des produits) et la déforestation. La lutte contre la déforestation REDD (réduction des émissions dues à la déforestation et la dégradation des forêts) passe donc par une meilleure régulation de cette pression agricole. affreuse : Comment peut-on inciter la majorité des pays (sans forêt suffisante) à financer une minorité de pays (à espace suffisant et conditions adéquates) à avoir des forêts alors que les bénéfices seront totalement dilués et difficilement mesurables ? Les bénéfices de la lutte contre la déforestation sont globaux. La déforestation a principalement lieu dans un nombre restreint de pays (Amazonie, bassin du Congo, Asie du Sud-Est). Ces pays, en voie de développement, n'ont pas les moyens pour financer la lutte contre la déforestation. Une grande partie du financement devra ainsi provenir des pays riches comme les Etats-Unis ou l'Europe.
Fred : Comment rendre compatible la sauvegarde des forêts quand les besoins en terre cultivable progressent (blé soja notamment), l'apparition des agrocarburants et la demande toujours plus forte des consommateurs en bois noble ?
Il y a plusieurs questions. Tout d'abord, la première cause de la déforestation est l'agriculture pour l'alimentation et la production de biocarburants. L'exploitation des bois nobles est, en comparaison, un facteur mineur de déforestation. Pour ce dernier point, il est possible d'exploiter les forêts de manière durable afin de produire des produits bois et de préserver la biodiversité. Pour l'agriculture, l'on sait pertinemment que, si la consommation de biens et d'énergie par habitant ne diminue pas, la surface de la planète n'est pas suffisamment grande (un rapport précise que, si tous les habitants de la Terre avaient le rythme de vie des pays riches, cinq planètes seraient nécessaires pour couvrir leurs besoins). La résolution de ce problème passe donc par une sobriété de notre consommation en aliments et en énergie. Par ailleurs, il existe des techniques pour produire plus à des échelles restreintes. Ces techniques bien maîtrisées en Europe doivent être transférées aux pays du Sud afin de limiter l'espace à déforester.
Olivier : Pouvez-vous nous expliquer le rôle que joue aujourd'hui la forêt dans la lutte contre le changement climatique, sur le plan physique et sur le plan des mécanismes dans le cadre du protocole de Kyoto ?
Le rôle de la forêt a été précisé lors d'une de mes réponses précédentes. La forêt absorbe le CO2 de l'atmosphère. En augmentant les surfaces forestières, il est donc possible d'augmenter cette absorption. Par ailleurs, la déforestation provoque des émissions massives de CO2. Il est donc possible de lutter contre la déforestation pour éviter ces émissions. Enfin, les produits bois stockent aussi du carbone, se substituent à des matériaux énergétivores, comme le béton ou l'acier, et à des énergies fossiles, comme le charbon, le gaz ou le pétrole. Au niveau du protocole de Kyoto, seules les nouvelles plantations sont aujourd'hui reconnues dans le cadre du MDP. Cependant, il a été acté à Bali, en 2007, que la déforestation serait intégrée à tout accord post-Kyoto. Cette prise en compte devrait être affirmée lors du sommet de Copenhague.
JM : Il existe des initiative de compensation carbone par la foresterie en Europe mais nos forêts séquestrent beaucoup moins de CO2 que les forêts tropicales et présentent des risques de relarguage beaucoup plus important. Que pensez-vous de cette tendance à vouloir agir localement alors qu'elle peut-être contre productive au regard du changement climatique ?
Au regard du changement climatique, il est clair que le rôle des forêts tropicales est primordial. Les forêts européennes sont relativement en bonne santé. Leur rôle pour le réchauffement climatique est important et doit être préservé. Certaines entreprises préfèrent agir localement via des projets européens, c'est pourquoi on observe un développement de ce type de projets en Europe. Toutefois, ce développement est bien plus important dans les pays tropicaux.
Diane : Qu'est-ce que qui pourrait changer après Copenhague ? Qu'est-ce que REDD dont on entend de plus en plus parler ? Pensez-vous que ça va être décidé à Copenhague ?
REDD, réduction des émissions dues à la déforestation et la dégradation des forêts, vise à réduire les émissions dues au changement d'usage des sols (20% des émissions mondiales). Pour des raisons variées, le REDD n'a pas été pris en compte dans le protocole de Kyoto. Sous l'impulsion de scientifiques, d'ONG et de pays du Sud, qui ont souligné le rôle primordial du REDD si l'on veut atteindre l'objectif de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés Celsius ; il a été acté, lors de la COP de Bali, que le REDD serait intégré à tout accord post-Kyoto. Copenhague pourrait valider cela et préciser les modalités d'intégration de la forêt dans le système global de lutte contre le réchauffement climatique.
Jacques : Comment fait-on pour mesurer le stock de carbone contenu dans une forêt ? Est-on sûrs des chiffres ?
Pour des plantations, c'est simple. Il suffit de mesurer le diamètre des arbres pour connaître la biomasse stockée et, en conséquence, son contenu carbone. Pour des forêts primaires, il est très compliqué, pour des raisons pratiques, de réaliser ces mesures. Le contenu carbone de ces forêts est estimé grâce à des images satellites. Les scientifiques s'accordent sur le fait que nous disposons de technologies suffisantes pour estimer le contenu carbone de ces forêts.
Julien : Pourquoi les projets de déforestation évitée sont-ils aujourd'hui exclus des mécanismes de Kyoto ?
Il est plus difficile de calculer les émissions évitées d'une éolienne (tonnes de charbon ou de gaz non utilisées) que d'un projet REDD. Lors des négociations du protocole de Kyoto, ces complexités méthodologiques ont incité les pays à conserver un système simple, se focalisant principalement sur les émissions industrielles des pays riches. Comme je l'ai dit précédemment, des méthodologies, des outils et des projets démontrent aujourd'hui que les projets REDD sont faisables. C'est pourquoi ce sujet est à présent pleinement réintégré dans le cadre des négociations climat.
Thomas : Comment évalue-t-on la déforestation évitée ? Par rapport à quoi ?limiter les risques sur les projets dans des pays instables politiquement ?
Comme pour les autres projets, il faut tout d'abord établir un scénario de référence de déforestation. Un projet REDD permettra de ralentir le taux de déforestation de ce scénario de référence. Et donc préservera des hectares de forêts dont on connaît le contenu carbone. C'est comme cela qu'on pourra générer des crédits. Comme vous le dites, il sera très difficile de travailler dans des pays instables politiquement, que ce soit en Amérique du Sud, en Afrique ou en Asie.
Astrid : De façon générale n'y a-t-il pas trop d'incertitudes (méthodes de mesure du stock, de la déforestation évitée, mise en place des projets sur le terrain, etc.) pour motiver les investisseurs ?
Au niveau technique et méthodologique, les incertitudes se réduisent. Ce qui indique que les projets sont faisables. La déforestation ayant lieu dans des pays instables, le risque politique que représentent des investissements dans ce secteur pourrait freiner les investissements. Toutefois, on observe actuellement un intérêt majeur de très nombreux acteurs financiers et bancaires sur le sujet. hanène : Quelles sont les positions des grands pays forestiers sur ces sujets et des autres ? De manière simpliste, pratiquement tous les pays forestiers tropicaux supportent l'idée d'une rémunération pour conserver les forêts. Les pays riches, de leur côté, y voient la possibilité de faire prendre par les pays en voie de développement des engagements concrets de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il y a donc globalement un consensus sur le sujet. C'est pourquoi les négociateurs sont optimistes sur une annonce à Copenhague relative au sujet forestier.
Paulo : La position des Etats-Unis pourrait-elle modifier les choses dans le reste du monde ?
Les Etats-Unis sont très favorables au mécanisme REDD. Deux lois récentes, Waxman-Markey et Kerry Boxer, laissent entrevoir la création d'un très grand marché pour les crédits forestiers. Le rôle des Etats-Unis est donc déterminant.
Alain : N'y a-t-il pas un risque d'arrivée massive de crédits forestiers sur le marche et donc de baisse des cours qui serait contradictoire avec les objectifs de Kyoto ?
Oui et non. Le potentiel de la forêt est très grand, mais la réalisation de projets est complexe, ce qui devrait limiter le volume de crédits générés par ces projets. Toutefois, si un mécanisme REDD est mis en place, celui-ci devra s'accompagner d'engagements plus ambitieux en termes de réduction d'émissions pour maintenir un prix du carbone élevé.
JM : Les Etats-Unis ne vont-ils pas "inonder" le marché avec des crédits issus de projets forestiers ou de changement d'utilisation des sols au détriment des projets tropicaux reconnus comme prioritaires ? Il est vrai que les Etats-Unis veulent se "protéger" en favorisant le développement de projets sur leur sol. Toutefois, les deux dernières lois que je viens de mentionner ouvrent un large accès aux crédit provenant des forêts tropicales.
Merci Clément Chenost. Le mot de la fin ? Merci beaucoup. Pour toute question complémentaire, n'hésitez pas à contacter l'ONF international. Espérons que Copenhague soit à la hauteur de nos attentes.
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